Histoire des îles St Pierre et Miquelon

2900 documents: traités, cartographie, toponymie, archives, sources primaires, études, recherches, éphémérides.

Histoire des îles St Pierre et Miquelon - 2900 documents: traités, cartographie, toponymie, archives, sources primaires, études, recherches, éphémérides.

1888 – Henri Jacotte, Saint-Pierre et Miquelon

Le Magasin pittoresque / publié sous la direction de M. Édouard Charton. 1833-1938. 1888 (A56,SER2,T6).

LES COLONIES FRANÇAISES.
SAINT-PIERRE ET MIQUELON.

On ne peut songer sans tristesse à l’île de Terre- Neuve, et à cet immense empire du Canada, qui furent la plus ancienne des colonies françaises, puisque la prise de possession de Terre-Neuve eut lieu en 1525, et qui en seraient aujourd’hui la plus prospère. Avec son climat froid et sain et ses terres sans bornes, il n’était pas de contrée où notre race eût mieux pu vivre et s’accroître. Elle s’accroît, en effet, avec une rapidité inouïe, puisque 10000 colons bretons, normands, poitevins, ont, après deux siècles, presque 2 millions de descendants; mais, hélas! depuis 1763, date du funeste traité de Paris, c’est sous le drapeau britannique que ces Français du nouveau monde poursuivent leurs destinées. Des vastes régions que la France possédait dans l’Amérique du Nord, et c’était le continent presque tout entier, du golfe du Mexique à l’océan Glacial, il ne lui reste que les deux îlots de Saint- Pierre et Miquelon, au sud de Terre-Neuve, 21 000 hectares et 5 564 habitants.

Pourtant ce lambeau de terre dérisoire fait encore bonne figure entre toutes les colonies françaises ses habitants, bretons ou normands d’origine, sont de rudes travailleurs, et la pêche, qui les nourrit, attire chaque année sur leurs côtes 8 000 marins de France; au point de vue commercial, cette colonie minuscule est au troisième rang et le mouvement des échanges s’y élève à près de 30 millions de francs par année. Que serait-ce donc si, au lieu de ces deux îlots, la France avait Terre-Neuve, le Saint-Laurent, le Nord-Ouest? L’îlot de Saint-Pierre, où se trouve la ville du même nom, centre de la colonie, n’a que 2 600 hectares, environ le tiers de la superficie de Paris; il est formé de petites collines dépourvues de végétation c’est là néanmoins qu’est massée presque toute la population; sur les 5564 habitants de la colonie, en 1885, on en comptait 4344 dans l’îlot de Saint-Pierre, et sur ce nombre, 3 192 représentaient la population sédentaire. La ville de Saint- Pierre s’adosse aux collines elle est au bord d’une bonne rade, que l’ile aux Chiens défend du côté de la mer, et du Barachois, arrière-port peu profond, où se tiennent en hiver les goélettes de pêche.

La ville, peuplée, en 1885, de 3314 habitants, est divisée en deux parties au centre la ville en pierre dont, par mesure de précaution contre les incendies, les maisons doivent avoir des revêtements en pierre ou en brique et des couvertures incombustibles; tout autour, la ville en bois. Les rues sont droites et larges. On ne peut citer comme monuments que l’église et la résidence du commandant, qui sont construits en bois. La foule des marins et des pêcheurs, les nombreux bâtiments qui vont et viennent dans le port, donnent, en été, une physionomie très animée à Saint-Pierre; mais tout se transforme en hiver; les toits et les rues se recouvrent alors d’épaisses couches de neige, accumulées par les vents du~nord et du nord-est.

A l’ouest de l’île de Saint-Pierre s’élève l’île double de Miquelon, composée de Grande-Miquelon au nord et de Petite-Miquelon ou Langlade au sud, toutes deux réunies par un isthme de sable étroit et bas; cet isthme n’a pas toujours émergé; il a paru et disparu à diverses reprises; dans son état actuel, il date de 1781. Les deux Miquelon ont 18433 hectares de superficie; le sol, assez accidenté, parcouru par des ruisseaux qui deviennent torrents à la fonte des neiges, n’y est pas aussi ingrat qu’à Saint-Pierre. Langlade a, sur le bord de Belle-Rivière, des sapins et des bouleaux qui s’élèvent de 10 à 12 mètres, et l’industrie de ses habitants a su y créer des jardins où se cultivent plusieurs légumes d’Europe. Le climat de la colonie est rude, mais non malsain on a vu le thermomètre marquer jusqu’à 26 degrés, mais, en général, il ne descend pas, au plus gros de l’hiver, au-dessous de –16 degrés. C’est, en somme, l’hiver de la Suède méridionale, et s’il est dur à supporter, c’est moins à cause de ses froids excessifs que de sa longueur et des brumes qui déterminent de fréquents naufrages sur les côtes. L’été a, en août, des températures de 21 degrés; il est semblable à celui d’Arkhangel. Les vents soufflent parfois avec violence, principalement à l’époque de l’équinoxe; les orages sont rares, mais les nuits d’hiver sont souvent illuminées par les aurores boréales.

La colonie vit entièrement de la pêche de la morue de cette industrie principale dépend la construction des navires, qui a pris de notables proportions. Les tentatives que l’on a faites pour exploiter les autres ressources des îles, en particulier ses richesses minérales, tourbe et fer, n’ont jusqu’à présent pas abouti. La pèche s’ouvre officiellement le 1er avril, et se termine le 29 septembre. C’est sur le Grand Banc de Terre-Neuve, long de 300 kilomètres et large de 360, sur le Banc de Saint-Pierre, le Banc à Vert et le Banquereau tous situés au sud de Saint-Pierre, et sur toute la côte occidentale de Terre-Neuve, où le droit de pêche nous a été reconnu par le traité de Paris, que les embarcations vont chercher les morues, rassemblées en innombrables quantités. Les goélettes s’établissent sur les bancs, tandis que le long des côtes on se sert simplement de pirogues appelées warys et doris.

On distingue les bateaux armés avec salaison, dans lesquels les morues aussitôt prises sont décollées et salées pour être expédiées sous le nom de morue verte et les bateaux armés avec sècherie ; ceux-ci se tiennent près de la côte, où les poissons qu’ils recueillent sont exposés, pour la dessiccation, sur la grave, ou grève, après avoir été préparés par des travailleurs spéciaux appelés graviers et rassemblés en tas dont l’aspect rappelle de loin les meules de foin de nos pays; la morue sèche ainsi obtenue sert principalement à la consommation locale.

Les pêcheurs français qui viennent chaque année à Saint-Pierre au. nombre de plus de 8000, partent des ports bretons et normands de la Manche, ainsi que de Bordeaux et de Bayonne, cette dernière ville ayant remplacé pour les Basques, qui tenaient jadis le premier rang, le port déchu de Saint-Jean-de-Luz.

La saison de la pêche se divise en trois périodes, déterminées parles trois espèces d’appâts ou boittes dont les pêcheurs se servent successivement le hareng d’abord, puis le capelan, tous deux fournis par les Anglais de Terre-Neuve qui l’apportent dans de petits bateaux dits galopeurs enfin l’encornet, qui provient de la colonie elle-même. Sur les bancs les goélettes détachent des chaloupes qui laissent tomber dans l’eau des lignes auxquelles sont fixés plusieurs milliers d’hameçons le long des côtes, les instruments de pêche les plus employés sont la ligne de main, la seine et la trappe.

C’est de beaucoup la plus grande partie des morues capturées qui est soumise à la salaison et expédiée comme morue verte; en 1884, on en avait vendu pour une valeur de 8 361 206 francs, tandis que la vente des morues sèches ne représentait que 650 993 francs. C’est que, comme nous l’avons dit, la morue sèche se consomme uniquement dans la colonie et les pays limitrophes, tandis que la morue verte est expédiée non seulement en France, mais encore en Espagne, en Portugal, en Italie, en Grèce, dans le Levant, au Sénégal, aux Antilles, jusqu’au Chili et au Pérou.

On n’utilise pas seulement la chair de la morue, mais encore ses oeufs ou rogue, qui servent d’appâts pour la pêche de la sardine, et son foie, dont on extrait l’huile si connue pour ses propriétés médicales; la colonie en livre trop souvent une qualité très inférieure.

En échange de leurs produits, les habitants de Saint-Pierre et Miquelon importent de France, des étoffes, des objets manufacturés, des vins, des alcools; d’Amérique, des vivres, du bois, du charbon d’Angleterre, des engins de pêche, chaînes, ancres, hameçons la valeur totale des échanges était, en 1883, de 28 099 733 francs.

L’activité de la colonie est, on le voit, considérable, d’autant plus qu’elle dure six mois seulement et que la saison d’hiver est un long sommeil, au point de vue des affaires. Toutefois, les habitants ne sont jamais séparés complètement du monde; un service bi-mensuel de bateaux à vapeur relie Saint-Pierre à Halifax, d’où partent les paquebots pour Liverpool, et deux lignes de câbles transatlantiques, l’une anglaise, l’autre française, ont un point d’attache dans l’île. La colonie est administrée par un gouverneur, assisté de trois chefs de service et d’un conseil privé un conseil général de douze membres élus gère les ressources locales et joue, en quelque sorte, le rôle de pouvoir législatif; il tire de son sein une commission coloniale qui étudie les projets de loi.

En somme, la colonie de Saint-Pierre et Miquelon, bien qu’elle soit d’une étendue minime, est une des plus utiles de la France; elle fait vivre un grand nombre de pêcheurs, elle enrichit plusieurs grands commerçants, et, chose plus avantageuse encore, elle forme une race de matelots incomparable.

HENRI JACOTTE

Votre adresse email ne sera pas publiée. Champs requis marqués avec *

*

Social Widgets powered by AB-WebLog.com.